mardi 2 juin 2009

Les nôtres



Je devrais aller me coucher: je vole demain.
Mais je recule ce moment. Peur du noir, peut être.
Cette journée est DEJA un cauchemar.

GIG/CDG, je connais ce tronçon de vol par coeur. Je l'ai fait si souvent...
Je vois tout: le service, le tour de repas, le 1er tour de repos, le 2ème qui n'arrivera jamais.
Mes collègues, mes copains "à usage unique", dans l'obscurité du poste repos. La consigne "attachez vos ceintures" qui s'allume, alors on râle un peu "Ils pourraient pas changer de niveau de vol, au cockpit? On va pas pouvoir dormir, le vol est long"...
Et vlan. Au tas.
Que s'est-il passé? Comment? Pourquoi? En combien de temps? Explosion? Tentative d'amerrissage?

Je vole demain et je n'ai pas peur. Je sais que ça ne peut pas m'arriver demain. Ils ont "rempli le quota", selon ma bonne vieille expression bouffie d'humour noir. Et c'est vrai.
Ce qui me hante, c'est que rien ne s'est passé comme on nous l'apprend: pas de message du cockpit, pas de déclenchement de balise, pas de secours dépêchés dans l'heure...

Que vais je dire à mes passagers flippés, demain? que les turbulences n'ont jamais fait tomber un avion, comme je le fais depuis 10 ans? Je n'ai plus aucune certitude, toutes mes convictions remises en cause, mon professionnalisme en miettes. Je ne sais plus rien, sauf qu'on a présenté aux familles des condoléances avant d'avoir retrouvé l'avion...
Les mots "épave", "victimes", "infimes chances de retrouver des survivants" m'ont fait frémir toute la putain de journée.

Des heures passées sur le site interne d'Air France, à lire tous les messages, les inquiétudes qui se muent en larmes, ceux qui ne veulent pas y croire, ceux qui sont déjà remis, ceux qui accusent, ceux qui tempèrent, ceux qui réclament les noms des membres d'équipage, ceux qui les refusent... Mais au-delà de tout ça, une appartenance à une famille, des centaines, des milliers d'ailes brisées, des mots pour ceux qui, comme moi, devront affronter leur uniforme demain, et faire les gestes, les sourires habituels, mettre le masque du vaillant petit soldat commercial, sécurisant.
Cette "synergie" dont on nous rebat les oreilles, rarement aussi parfaite, rarement aussi vaine. Ce sont les nôtres, qui se sont perdus dans l'océan. On pense à eux, à leurs proches, on pense aussi à nous, à nos proches, parce qu'on oublie, à force, qu'on pourrait ne plus les revoir à cause d'une connerie d'orage, de panne électrique, de feu ou de n'importe quoi d'autre...

Merci à tous ceux et celles qui se sont inquiétés de moi, aujourd'hui. Tous les petits messages, les pensées. Je vous serre dans mes bras parce que c'est important.

Et j'ai toujours pas le courage d'aller me coucher....

4 commentaires:

theremina a dit…

Mon portable était éteint hier, je n'ai vu ton message que ce matin. Des bisous à retardement donc, parce que face à tout ça je me doute que mes mots, quels qu'ils soient, ne pourraient être que des platitudes. Ou l'expression de mon soulagement égoïste de savoir que tu ne volais pas ce week-end là. Quoi qu'il en soit, courage...

madeleinemiranda a dit…

Une petite pensée pour toi et pour tes collègues.

Cette histoire fait vraiment peur, quel cauchemar.

Courage!

Mina Pyro a dit…

Merci, les filles. Vos petits mots font chaud au coeur. On est tous très atteints par cette catastrophe, on espère un jour comprendre, et en attendant, on se serre les coudes.

boah a dit…

Je tenais à te dire que je n'ai pas voulu "sauter sur l'occasion" par pudeur et respect, mais j'ai beaucoup pensé à toi (et surtout: j'espère qu'elle n'était pas sur CE vol).
Courage, et je suis certaine que tu en as beaucoup.
Loulou